Voix française de Jim Carrey, de Matthew Perry ou de Mike Myers, Emmanuel Curtil prête désormais sa voix au célèbre chat robot Doraemon, aux côtés de sa complice de toujours Brigitte Lecordier en Nobita. À l’occasion de la sortie du film au cinéma Doraemon et le château sous-marin le 07 octobre 2026, il nous parle des coulisses du doublage, de son rapport au Japon et de son engagement dans le mouvement « Touche pas à ma VF ».
Japan Magazine : Emmanuel, bonjour. Merci de nous recevoir pour cette interview. Vous avez prêté votre voix à de nombreux personnages de la pop culture, dont quelques personnages d’animés japonais, et notamment Doraemon, dont le film sort au cinéma. Quel est votre rapport avec le Japon ? Avez-vous eu l’occasion d’y aller, ou dans un autre pays d’Asie ?
Emmanuel Curtil : Je suis allé au Vietnam, je suis allé en Thaïlande, mais c’est vrai que je ne suis pas allé au Japon. Ça fait partie des pays que j’aimerais beaucoup découvrir. Mais pas pour la culture manga : je suis un peu passé à côté de cette culture et je ne suis pas fan de manga. J’en ai fait quelques-uns dans ma carrière de comédien de doublage, mais pas tant que ça, et c’était il y a très longtemps. Mais effectivement, Doraemon fait partie des gros trucs que j’ai faits dans la culture manga. Je ne connaissais pas d’ailleurs, mais c’est très, très connu dans la culture manga, paraît-il. En France, c’est vrai que ça l’est assez peu.

Japan Magazine : Comment avez-vous préparé ce rôle de Doraemon, pour incarner un chat robot ?
Emmanuel Curtil : Eh bien, je ne l’ai pas préparé. On m’a montré un petit peu des petites choses sur Internet. Mais vous savez, la plupart du temps, on ne connaît rien des rôles qu’on aborde. Et à notre époque, pour des raisons de confidentialité, on n’a pas trop la possibilité de voir avant les produits qu’on va doubler. On est habitués à tout découvrir au moment de l’enregistrement. C’est très bien, car le métier de comédien de doublage oblige à être dans l’immédiateté et à trouver ce qui va accrocher : la spontanéité. La plupart du temps, c’est ainsi que ça se passe.

Japan Magazine : Il n’y a donc pas de préparation comme on pourrait en faire sur un film ? C’est vraiment la spontanéité qui prime ?
Emmanuel Curtil : C’est très rare qu’on ait la possibilité de voir le truc avant. Extrêmement rare, parce que tout est hyper confidentiel. Je vous fais un scoop : il peut arriver qu’on double des séries entières ou des films avec un écran noir et juste des trous pour la bouche ou pour le visage. Donc parfois, même quand on a doublé le film, on sait à peine ce qu’on a doublé. Ce n’était pas le cas pour Doraemon, mais ça peut arriver : pour ces raisons de confidentialité, pour éviter qu’il y ait des fuites sur Internet ou sur les réseaux sociaux, on ne nous montre même pas le produit pendant l’enregistrement.
Japan Magazine : C’était un privilège de pouvoir regarder ?
Emmanuel Curtil : Oui. J’ai connu une époque où il n’y avait pas ces moyens de diffusion que sont les réseaux sociaux. Ça a commencé avec MySpace, puis YouTube. Mais j’ai connu une époque où il n’y avait pas tout ça, et où les comédiens qui allaient doubler un film avaient une projection privée chez le distributeur.
Japan Magazine : C’est justement le sujet d’actualité pour vous, puisque le film sort au cinéma ce mercredi. Vous avez déjà travaillé à plusieurs reprises avec Brigitte Lecordier, qui interprète Nobita, mais cette fois-ci, vous êtes tous les deux dans les rôles principaux. Avez-vous une anecdote qui illustre votre complicité, à l’image du dessin animé ?
Emmanuel Curtil : Brigitte et moi, on se connaît depuis très, très longtemps. Elle m’a connu ado : je faisais déjà son grand frère dans une série qui s’appelait Mes années coup de cœur, je crois, où elle faisait le personnage principal et moi son grand frère. C’est rigolo parce qu’on s’est toujours appelés petit frère, grand frère. C’est même elle qui a suggéré mon nom pour le personnage de Doraemon : ils cherchaient justement quelqu’un avec qui elle s’entendait bien, avec qui elle avait une complicité naturelle, et qui pouvait correspondre au rôle. Oui, on s’entend très, très bien avec Brigitte.

Japan Magazine : Après toutes ces années de carrière, comment choisissez-vous vos projets aujourd’hui ? Vous arrive-t-il de travailler sur des projets en dehors du doublage ?
Emmanuel Curtil : Dans le doublage, on ne choisit pas vraiment. Il faudrait quelque chose de très particulier pour qu’on refuse un doublage, un projet qui ne correspond vraiment pas à nos valeurs. Mais en général, on ne choisit pas : on nous appelle, on fait confiance, et on a plutôt raison de faire confiance. On se retrouve rarement confronté à quelque chose qu’on n’a vraiment pas du tout envie de doubler. Là où je choisis mes projets, c’est quand je joue au théâtre, par exemple. Je n’ai pas envie d’aller jouer à l’autre bout du monde, surtout que je n’habite pas à Paris, j’habite en grande banlieue, donc ça fait des trajets. Si ce n’est pas quelque chose qui me plaît vraiment, je peux refuser. J’accepte en fonction de si le projet me plaît ou pas.
Japan Magazine : Qu’est-ce qui pourrait vous plaire dans un projet en dehors du doublage, à part le théâtre ?
Emmanuel Curtil : Tourner dans un film, à condition que le rôle, le personnage me plaise, que les conditions soient réunies pour que j’accepte. Il faut que ce soit un beau projet, une belle histoire, un beau personnage.

Japan Magazine : Y a-t-il un personnage que vous auriez rêvé d’interpréter en doublage ?
Emmanuel Curtil : J’ai plutôt été assez gâté. Bien sûr, il y a des acteurs que j’admire, que je n’aurais pas refusé de doubler, j’aurais été content de les faire, mais ils ont leur voix française. Je n’ai pas de regrets par rapport à ça, ni d’envie spéciale. Je suis très, très heureux. J’ai déjà été très gâté avec Jim Carrey, avec Matthew Perry, même si malheureusement je n’aurai plus l’occasion de le doubler, et avec d’autres comédiens : Kyle Chandler, Mike Myers, Sacha Baron Cohen.



Japan Magazine : Regardez-vous votre travail une fois qu’il est diffusé, au cinéma ou ailleurs ?
Emmanuel Curtil : Non. Ce n’est pas que je n’ai pas envie, mais je le regarde quand je tombe dessus à la télé. Je regarde par curiosité ce qu’on a fait, pour voir si, avec le recul, je suis satisfait de la qualité. Mais je ne vais pas faire la démarche de regarder.

Japan Magazine : Vous vous êtes engagé dans le mouvement « Touche pas à ma VF ». Pourquoi est-il si important pour vous de vous engager sur ce sujet, notamment face au développement de l’intelligence artificielle ?
Emmanuel Curtil : Parce que c’est mon métier et j’aimerais bien le garder. C’est important pour le métier. Et c’est très important parce que, dans une société où tout semble s’automatiser, je crois que les gens ont besoin d’humains. Si on commence à faire des VF avec des robots, des voix de synthèse, sur des comédiens qui, eux, sont de vrais comédiens à l’image, c’est un non-sens total. C’est important aussi pour l’âme, parce qu’un humain peut créer ce que l’intelligence artificielle ne peut pas faire. L’intelligence artificielle est tout sauf intelligente, en fait. Elle ne fait que reproduire à partir des données qu’on lui fournit. Il est donc important de préserver une part de créativité, pour que tout ne soit pas enfermé dans un code de jeu convenu.
Japan Magazine : Vous avez une très grande carrière, assez riche. Quels sont vos prochains projets ? Pouvez-vous nous en parler ?
Emmanuel Curtil : En ce qui concerne les doublages, je ne peux pas en parler : tant que le projet n’est pas sorti en salle ou à la télé, on n’a pas le droit d’en parler, puisqu’on signe des clauses de confidentialité qu’on met parfois plus de temps à signer qu’à enregistrer le projet. Mais il y a des choses qui vont arriver, plutôt pas mal, assez sympa. Je peux parler de ce qui est sorti récemment : il y a la série Lanterne, sur HBO, où je double Kyle Chandler, un acteur que j’adore doubler. C’est un excellent comédien, et il fait partie des rares comédiens dramatiques qu’on me donne, parce que moi, je suis un peu abonné aux comiques. Ça me plaît, ça me va très bien, mais j’aime bien pouvoir doubler aussi un registre un peu plus sérieux.

La rédaction remercie l’équipe de Paris Manga spécialement Fiona, Milana, Océane.
Interview réalisé par Hui-Ping PANH, moyen technique: Hacène Habi.