Depuis 1988, sa voix a bercé des générations entières d’enfants : elle est la voix française de Son Goku dans Dragon Ball, mais aussi d’Oui-Oui, de Bouba ou de Nicolas dans Bonne nuit les petits. Au lendemain de quatre jours intenses pour les vingt-cinq ans de Japan Expo, où elle a donné une lecture-spectacle de sa toute première bande dessinée, La Réalité est énorme (Dupuis, avril 2026), Brigitte Lecordier a reçu Japan Magazine au Trianon. Loin des questions sur son métier, cet entretien intimiste revient sur son enfance dans « la Zone », près de la porte Montmartre, sur l’histoire de ses parents, sur son fils Louis, lui aussi comédien de doublage, et sur ce qui continue de la faire vibrer aujourd’hui.
Japan magazine : Vous venez de terminer 4 jours intenses à la Japan Expo. Pouvez-vous nous partager votre ressenti ?
Brigitte Lecordier : Quatre jours intenses. C’était magnifique. D’abord, c’était les vingt-cinq ans de Japan Expo, et je m’y sens bien : j’adore Jean-François, Thomas et Sandrine, j’ai l’impression que nous sommes de la même famille.
Je n’ai pas connu la toute première édition : les organisateurs étaient encore étudiants à l’époque. Je crois être arrivée dès la deuxième, et je ne l’ai plus jamais quittée depuis, même s’il y a eu des périodes où j’étais moins présente, faute d’actualité, ou au contraire très présente. En tout cas, j’y suis à chaque fois que c’est possible.
Cette année, comme ma bande dessinée sortait, ils m’ont permis de faire une lecture, avec tout le matériel nécessaire : quatre comédiens, un musicien, un dessinateur, toute la technique mise à mon service. Quel bonheur ! Personne d’autre ne ferait cela pour moi.
Si j’avais dû louer un théâtre, prendre une scène pour projeter les images de la BD, cela aurait été impossible autrement. La salle était pleine dès onze heures du matin le premier jour. J’aurais aimé la refaire une autre fois, mais cette année, il y avait tellement de spectacles qu’il fallait laisser la place à chacun.
Le moment qui m’a le plus émue est forcément celui-là, parce que c’était très personnel : j’ai demandé à mon fils de jouer mon frère sur scène, mon frère qui était mon exemple, mon jumeau, dont je ne me suis jamais séparée. C’était formidable que ce soit mon fils qui reprenne le relais, entouré de mes amis PV Nova, Pascale Chemin, Bruno Meyère et Arcady Picardi.

JA : Dans votre bande dessinée, vous racontez votre enfance dans « la Zone », avec une grande liberté. Avec les écrans, les réseaux sociaux et un rythme de vie très différent aujourd’hui, un enfant pourrait-il encore s’épanouir comme vous l’avez fait ?
BL : Nous n’étions pas loin de la porte Montmartre. Je suis née à porte de Bagnolet. Mes parents habitaient d’abord une maison rouge au bord du périphérique, qui n’existait pas encore : c’était déjà la Zone, mais à l’intérieur de Paris.
Nous avons été délogés parce que nous étions cinq dans un deux ou trois pièces. Nous avons déménagé, et on nous a trouvé un logement dans ce bâtiment-là, porte de Montmartre, en plein cœur de la Zone. Ce bâtiment a été détruit il y a cinq ou six ans ; un petit immeuble a été construit à côté pour reloger les habitants restants, dont mes parents. Ma mère n’a pas survécu à ce déracinement, cela la minait : on ne peut pas déloger des personnes âgées comme ça. Mon beau-père habite toujours porte de Montmartre.
Je trouve que la vie des jeunes gens aujourd’hui est encore plus difficile, parce que nous, nous avons eu cette grande liberté d’être libres. Les parents nous faisaient confiance. Nous n’avions pas de téléphone portable, nous n’étions reliés à rien. Ma mère mettait un chiffon blanc à la fenêtre pour nous dire qu’il fallait remonter manger.
Lorsque nous étions livrés à nous-mêmes, les parents n’étaient pas inquiets pour autant : ils avaient confiance en nous, et cette confiance comptait énormément. Ils pensaient, à juste titre, que nous ne faisions pas de bêtises, ou seulement quelques-unes, jamais graves. Nous avions cette grande liberté d’aller partout où nous voulions : mon terrain de jeu s’étendait de la porte Saint-Ouen à la porte de Clignancourt, sans problème. C’était un terrain vague immense, on aurait presque pu faire le tour de Paris.
JA : Votre bande dessinée redonne aussi une voix à toute une génération, celle de vos parents, dont on parle assez peu. Pourquoi ce silence, et pourquoi était-ce important de le briser ?
BL : C’est une période dont on a occulté l’histoire. On parle de la guerre de 39-45, on commence à parler de la guerre d’Algérie, mais pendant longtemps, on a nié que c’en était une. Toutes ces années ont été effacées derrière le mythe des Trente Glorieuses, comme si tout s’était bien passé. Ce n’est pas vrai : beaucoup de gens ont été laissés de côté. Mais il est bon d’en parler.
J’ai été très heureuse que mon éditeur soit touché par mon histoire et me dise qu’elle faisait écho à la sienne. Je trouve important de pouvoir témoigner, de laisser une trace de cette période entre deux, où nos parents étaient complètement anéantis par la guerre et n’ont jamais réussi à sortir de ce marasme. Il n’y avait pas de psychologues à l’époque, et nous devions grandir en portant leurs bagages.
Il y avait leurs difficultés, une vie quotidienne qui n’était pas facile : il fallait trouver un endroit décent pour vivre, réussir à nourrir sa famille. Les femmes ne travaillaient pas à l’époque. Pour mon père, quand ma mère s’est mise à travailler, ce fut un déshonneur : il avait été élevé dans l’idée qu’une femme ne devait pas travailler. Pourtant, on entrait dans une période où les femmes étaient obligées de travailler, parce que les loyers et la vie coûtaient cher, et qu’il n’y avait pas encore la pilule ni la contraception. Alors, chaque grossesse non désirée aboutissait à un enfant de plus, et il fallait nourrir toutes ces bouches. C’était la réalité.
Et nous sommes arrivés dans ce monde-là : nous trouvions leur univers vieillot, mais il fallait vivre avec, sans tout comprendre. Les enfants ont envie d’aller de l’avant ; les parents, eux, sont plus frileux et restent ancrés dans leur monde. C’est normal.

JA : Vous parlez aussi du système D et du recyclage de l’époque, avec les journaux revendus ou les bouteilles consignées. Qu’est-ce qui vous reste de cette débrouille enfantine ?
BL : Nous étions prêts à tout pour gagner trois centimes ! Nous allions vendre les journaux de mon père. Le récupérateur de papier, métaux et chiffons achetait normalement au poids ; nous, nous lui en apportions une dizaine, il nous donnait dix centimes, et avec ces dix centimes, nous avions dix bonbons.
Nous gagnions aussi de l’argent avec les bouteilles consignées, c’était l’usage à l’époque. Côté recyclage, je me souviens que pour les petits suisses, on utilisait une petite boîte en paraffine : les six petits suisses y étaient rangés, sans emballage plastique ni opercule. On fermait la boîte, on la lavait, et au bout d’un moment, elle se délitait, on en reprenait une autre. Je ne sais plus si elle était consignée ou échangée, mais c’était une boîte en carton paraffiné.
C’est incroyable, quand on y pense. Aujourd’hui, le plastique est partout, tout est emballé.

JA : Vous parlez à cœur ouvert de votre enfance et des relations avec votre famille, parfois compliquées. Et pourtant, on sent une vraie déclaration d’amour derrière tout ça. C’est finalement une famille formidable, malgré tout ?
BL : Absolument, je suis d’accord. Je pense que mes parents ont fait du mieux qu’ils ont pu ; ils ne pouvaient pas faire plus. Mon père est né en 1911. Il a vécu la Première Guerre mondiale enfant, jusqu’à huit ans, dans le nord de la France, en Picardie, en plein dedans, vraiment. Et quand il parlait de la guerre, c’était souvent de celle-là, parce que c’est là qu’il avait eu le plus peur.
À vingt ans, il fait son service militaire, deux ans et demi. Il revient, et c’est la déclaration de guerre. Comme il venait de terminer son service, on l’envoie directement au front. Il est fait prisonnier dès les premiers jours, pour cinq ans, en Pologne, je crois. L’horreur. Ce jeune homme a passé huit ans de sa vie dans la guerre enfant, puis huit ans dans la guerre adulte : presque vingt ans de sa vie perdus, entre les armes, la peur, les privations et les camarades tués à ses côtés.
Comment se reconstruire après cela ? Mon père était, d’une certaine façon, une sorte de mort-vivant. Il a essayé de vivre, mais c’était trop difficile pour lui : plus rien ne ressemblait à ce qu’il avait connu. Il a essayé d’avoir une femme, des enfants ; je pense qu’il était aimant, mais qu’il ne pouvait pas faire davantage, et qu’il en était presque devenu fou. Il aurait fallu que des gens comme lui puissent voir des psychologues.
C’est surtout une question de solidarité. Aujourd’hui encore, si j’appelle mes sœurs, tout le monde répond présent. Nous sommes tous dispersés : mon frère, malheureusement, n’est plus de ce monde, mais mes sœurs sont réparties entre Montélimar, Montpellier et l’Auvergne. S’il arrive quoi que ce soit à l’une d’entre nous, tout le monde est là.
JA : Votre fils Louis est lui aussi comédien de doublage depuis très tôt, notamment pour Bambi 2. Comment cela s’est-il passé ?
BL : Ce n’était pas une volonté de sa part au départ. Comme tous les enfants de comédiens, il avait des mercredis ou des jours sans école, et nous l’emmenions avec nous en studio. Cela l’agaçait d’ailleurs, parce que le doublage de Dragon Ball se travaillait boucle par boucle, en revenant sans cesse en arrière : il voulait connaître la suite, et ce n’était pas possible. Il restait très discret sur tout cela : il n’en parlait jamais à ses camarades, pas même à ses amis les plus proches.
Et puis un jour, on me l’a proposé pour de bon. J’avais choisi Louis pour jouer, dans Oui-Oui, que je dirigeais, un petit Quillon qui ne voulait pas être comme tout le monde. Je lui avais expliqué, quand il était petit, que je ne voulais pas qu’il soit un mouton, qu’il n’était pas obligé de faire comme tout le monde.
Il a retenu cette leçon de manière presque trop appliquée : cela a toujours été un calvaire pour lui de faire comme tout le monde. À la maternelle, il a refusé de participer à une photo de classe où tous les enfants étaient déguisés en lapin, et a fini par s’y présenter déguisé en carotte. À la crèche, il y avait une piscine à boules où tout le monde s’amusait : il ne voulait y aller que lorsqu’il était seul. C’est cette leçon, bien retenue, qui a fait que lorsqu’est venu le rôle du petit Quillon dans Oui-Oui, un personnage qui refusait d’être comme tout le monde, c’est Louis qui l’a interprété, et cela l’a beaucoup amusé.
C’est ce qui l’a mené, petit à petit, vers la scène et le micro : il m’a accompagnée à la Maison de la radio pour dire des poèmes sur France Culture, puis un directeur artistique a demandé à l’essayer pour un film. J’étais persuadée qu’il refuserait, tant il était timide et réservé, mais il a passé les essais : j’ai été très étonnée. Il a ensuite mené de très bonnes études, jusqu’au doctorat, tout en poursuivant en parallèle.
JA : Auriez-vous préféré qu’il continue sur sa voie de physicien ?
BL : Il est physicien, oui : il est doctorant de physique fondamentale. Mais il n’a jamais cessé d’être comédien, et artiste. Je pense que pour être chercheur, il faut être artiste : le chercheur va chercher là où les autres n’ont pas cherché.
C’est son originalité qui faisait de lui un bon chercheur, et aussi un bon professeur : il enseignait à la faculté et les élèves l’adoraient, parce qu’il a toujours aimé discuter et expliquer. Je pense qu’un bon chercheur est un véritable artiste, parce qu’il ne prend pas le chemin que tout le monde emprunte : il choisit un chemin légèrement détourné, pour découvrir ce que les autres n’ont jamais vu.
Il s’est construit ainsi : la recherche et la comédie lui vont très bien, l’une comme l’autre. En ce moment, il s’épanouit vraiment et commence à décrocher de superbes rôles. J’étais heureuse de l’avoir sur scène avec moi aussi ; c’est un vrai partage.
JA : Vous avez plusieurs projets qui se préparent pour la rentrée. Travaillez-vous avec un agent, ou est-ce que vous gérez tout autrement, avec votre entourage ?
BL : Pour l’année prochaine, je termine le montage de huit vidéos pour ma chaîne YouTube, où je vais parler de mon métier : comment il se pratique, pourquoi il est différent, comment j’ai moi-même commencé, comment un jeune comédien peut débuter aujourd’hui. Le CNC m’a accordé des subventions pour réaliser ces vidéos ; il y a donc de nombreux projets pour la rentrée.
Non, sur ma chaîne, nous sommes trois. Il y a Louis, mon fils, qui est aussi mon producteur, un véritable homme à tout faire. Il y a Simon, mon assistant, un excellent monteur, plein d’idées, qui prépare les choses et me décharge d’une grande partie du travail. Et puis il y a moi ; mon mari met aussi la main à la pâte quand c’est nécessaire.
JA : Racontez-moi comment vous avez choisi Arcady Picardi.
BL : Les éditeurs vous proposent plusieurs dessinateurs. Les premiers qu’on m’a proposés ne me convenaient pas, cela ne fonctionnait pas : ils ne connaissaient pas mon milieu social, et les images ne correspondaient pas assez. Pour dessiner un HLM, on ne peut pas mettre de papier peint sur les murs, ni de boules de cuivre en bas des cages d’escalier. C’était compliqué. Je suis tombée sur deux ou trois dessinateurs qui étaient formidables, mais le monde parisien, le monde de la ville, ne leur parlait pas.
Sur ma chaîne YouTube, j’avais déjà travaillé une fois avec Arcady, et je me souvenais avoir beaucoup apprécié son dessin : il m’avait réalisé une petite miniature pour un conte de Noël, avec la voix de Morgan Freeman doublée par Benoît Allemane. Je ne trouvais personne d’autre capable de créer une miniature semblable. Il nous fallait quelque chose de joli et de particulier, et c’est Arcady qui l’avait fait. Je m’en suis souvenue.
Je l’ai rappelé pour lui demander s’il était partant. Il a d’abord dit non, puis a accepté presque aussitôt après. Je ne sais pas pourquoi il avait d’abord refusé ; je crois qu’il était occupé sur une autre bande dessinée, qu’il avait un autre projet en cours. Et puis, finalement, cela s’est fait. Ce fut difficile, pour lui comme pour moi, parce que c’était notre toute première BD.
Il partait d’un texte très écrit, rédigé qui plus est par une petite fille : il devait se mettre à la place de la narratrice. Cela n’a pas toujours été facile, mais nous avons eu un éditeur extraordinaire chez Dupuis, qui a su nous guider pour que cette BD voie le jour.
JA : Y a-t-il un rôle, un registre ou une discipline artistique que vous rêveriez d’explorer, en dehors de votre zone de confort ?
BL : Il y a beaucoup de choses qui me tenteraient. J’aurais adoré être musicienne, et il n’est jamais trop tard. De toute façon, je crois avoir un caractère toujours en exploration : je n’aime pas les choses qui se répètent.
Je prends énormément de plaisir dans le doublage, parce que ce n’est jamais la même chose. Au théâtre non plus. Quand je tourne, on me propose des rôles très variés, y compris dans le jeu vidéo : je viens de faire Orbitals, où l’on m’a confié Kinakoko, un personnage très amusant à interpréter, un peu caractériel, à la fois un peu moi et un peu pas moi, c’est ce qui est amusant. Il y a aussi le petit Nobita, dans Doraemon. J’ai la chance que cela se renouvelle sans cesse, que l’on me propose des choses extrêmement différentes.
Cette année, j’ai aussi enregistré un podcast sur France Inter, Bestioles, et nous avons donné une lecture-spectacle avec l’orchestre philharmonique de Radio France, une grande première pour moi. C’était formidable, à tel point que tout le monde a envie de recommencer.

JA : Vous comptez parmi les comédiens de doublage les plus reconnus en France. Avez-vous aujourd’hui la liberté de choisir vos projets ? Sur quels critères les sélectionnez-vous ?
BL : Je pense qu’on ne me propose pas de projets qui ne me plairaient pas. Les personnes qui pensent d’avance que Brigitte n’aimera pas et refusera ne viennent pas vers moi. Je crois n’avoir presque jamais eu à dire non ; je dirais même que je dis trop souvent oui, ce qui me met parfois dans l’embarras, car j’ai beaucoup de projets en même temps.
Cette année, par exemple, j’avais Frieren en même temps que trois ou quatre autres projets, en plus de la sortie de ma BD. J’aurais dû décliner l’un d’eux, mais ce n’était pas possible : c’était trop enthousiasmant.
La sélection se fait naturellement : quand un projet est de moindre qualité, un peu moyen, je crois qu’on ne me le propose pas. Crunchyroll, pour Frieren, ne m’a jamais contrariée : on m’a laissée faire comme je le voulais, comme je l’entendais, et le résultat les a pleinement satisfaits. Je pense qu’ils ne voient pas l’intérêt de me proposer des choses qui ne me plairaient pas.
Interview réalisé par Hui-Ping PANH
À noter que Brigitte Lecordier sera en dédicace, sur réservation, pour sa BD :
- le 04 septembre 26 de 18h à 21h à la librairie Aladin (Nantes)
- le 05 septembre 26 de 15h à 19h à la librairie Momie (Lorient)
- le 11 septembre 26 de 16h à 19h à la librairie Snorgleux (Marseille) avec Arcady Picardi. Une rencontre animée de questions/réponses de 15h à 16h sera proposée avant la séance de dédicace, sur réservation également.
La rédaction remercie l’équipe du Trianon, et plus particulièrement Sam et Manu du Rest’o Bar, pour nous avoir permis de réaliser cette interview.
La rédaction remercie aussi Sophie de Saint Blanquat et Joana Da Silva des éditions Dupuis pour l’organisation de l’interview et l’équipe de la Japan Expo plus particulièrement Aurélie Lebrun et Véronique Verniquet de Games Of Com pour la mise en relation.