Yves Schlirf est mort à l’âge de 69 ans. Libraire devenu éditeur, fondateur de Kana et personnalité incontournable de la bande dessinée en Belgique, il aura surtout été l’un de ceux qui ont compris très tôt la place que le manga pouvait prendre auprès des lecteurs francophones.
Il y a des éditeurs dont le nom est moins connu que les livres qu’ils ont défendus. Yves Schlirf était de ceux-là.
Pour le grand public, son parcours est d’abord lié à Kana, maison qu’il fonde en 1996 dans le giron de Dargaud. Nous sommes alors bien loin du marché actuel. Le manga commence à trouver son public, notamment grâce à la télévision, mais sa présence en librairie reste encore modeste. Beaucoup d’éditeurs observent le phénomène avec prudence. Yves Schlirf, lui, regarde déjà vers le Japon.
La suite lui donnera raison.
Au fil des années, Kana devient l’un des noms importants du manga francophone et publie des séries qui accompagneront plusieurs générations de lecteurs : Naruto, Détective Conan, Saint Seiya, Slam Dunk, Hunter × Hunter ou encore Yu-Gi-Oh!. Le catalogue ne se limite pourtant pas aux grands succès populaires. Il fait aussi une place à des auteurs et à des œuvres très différents, permettant au public de découvrir d’autres facettes de la bande dessinée japonaise.
C’est probablement là que se trouve l’essentiel de l’apport d’Yves Schlirf. Il n’a pas simplement importé des mangas qui pouvaient se vendre en Europe. Il a participé à faire comprendre que le manga était un univers éditorial à part entière, avec ses genres, ses auteurs, ses codes et une diversité comparable à celle de la bande dessinée européenne.
Son histoire ne commence d’ailleurs pas avec le Japon. Bruxellois et libraire de formation, Yves Schlirf était d’abord un homme de bande dessinée. Au cours de sa carrière, il a occupé différentes responsabilités chez Dargaud et dans l’édition franco-belge, travaillant également autour de séries devenues des classiques.
Cette connaissance des deux mondes faisait sa particularité. Il pouvait passer de la grande tradition de la BD franco-belge aux éditeurs japonais sans considérer qu’il existait une frontière infranchissable entre les deux.
Près de trente ans après la naissance de Kana, il est difficile de mesurer ce que représentait ce pari à l’époque. Le manga est aujourd’hui partout. Il occupe des rayons entiers en librairie, remplit les conventions et fait partie du quotidien culturel d’une génération qui a grandi avec ses personnages.
Yves Schlirf aura contribué à rendre cette histoire possible.
Il disparaît à 69 ans, laissant derrière lui bien davantage qu’un catalogue : une certaine idée du métier d’éditeur, faite de curiosité, de choix et, parfois, de la capacité à voir arriver un mouvement avant qu’il ne devienne évident pour tout le monde.
